Une fête dont Léa se moque un peu
La fenêtre de la cuisine est entrouverte, et la rumeur de la ville monte comme un fond sonore continu : klaxons lointains, éclats de voix, un scooter qui démarre. Sur la table, le cartable de Léa est affalé, grand ouvert, avec des feuilles qui dépassent de partout. Elle vient de rentrer du lycée, les épaules lourdes, la tête encore pleine des dernières révisions et des bulletins qui approchent. Son père remue une casserole sur le feu, concentré sur la sauce qui frémit, tandis que sa mère coupe des tomates cerises en deux, une à une, dans un saladier. L’odeur de l’ail et du basilic se mélange à la chaleur de cette fin d’après-midi de juin. Léa s’assoit en face de la fenêtre, sort machinalement son téléphone, fait défiler des vidéos sans vraiment les regarder. Elle a l’impression que tout le monde parle déjà de vacances, de plages, de soirées, alors qu’elle, elle se sent juste vidée, comme si on avait pressé toute son énergie pour l’année. Sa mère relève la tête vers elle, observe ses cernes, sa manière de s’affaisser sur la chaise, et hésite un instant avant d’aborder le sujet qui lui trotte dans la tête depuis le matin.

« Tu as vu l’affiche à l’entrée de l’église ce matin ? » demande sa mère en essuyant ses mains sur un torchon. Léa lève les yeux de son écran, un peu lente à raccrocher son attention. « Quelle affiche ? » Sa mère se rapproche de la table, pose le saladier, s’assoit à côté d’elle. « Pour la Nativité de saint Jean-Baptiste, le 24. La paroisse organise une veillée avec un feu de la Saint-Jean, des chants, des témoignages… On pensait y aller tous les trois, comme l’an dernier. » Léa laisse échapper un petit soupir, à peine retenu. Dans sa tête, elle voit déjà les bancs en bois, les mêmes têtes, les mêmes refrains, et elle se sent fatiguée rien qu’à l’idée. « Maman, sérieusement… j’ai besoin de souffler. Et puis c’est un peu un truc de vieux, non ? Le feu, les chants, tout ça… » Elle essaie de garder un ton léger, mais une pointe d’agacement perce. Sa mère ne se vexe pas, elle sourit avec un air mi-amusé mi-inquiet. « Tu dis ça, mais l’an dernier tu avais bien aimé rester dehors à la nuit tombée. » Léa hausse les épaules, repense vaguement aux étincelles qui montaient dans le ciel, mais la lassitude de cette fin d’année prend le dessus. Elle se demande à quoi bon recommencer, ce que ça change vraiment dans sa vie d’ado de la ville, avec les contrôles, les amis, les réseaux, tout ce qui tourne à cent à l’heure autour d’elle.
Son père, qui semblait absorbé par sa casserole, intervient sans se retourner. « Tu sais, on lit souvent que Jean-Baptiste était là pour “préparer le chemin du Seigneur”. Peut-être que parfois, on ne voit pas tout de suite à quoi sert un moment, mais il prépare quelque chose en nous. » Il se tait, comme s’il avait peur d’en avoir trop dit. Léa roule des yeux, un peu par réflexe, parce qu’elle a l’impression qu’on essaie encore de lui faire passer un message. Pourtant, la phrase se coince quelque part dans un coin de sa tête. Préparer le chemin… Elle ne sait même pas quel chemin elle veut prendre l’année prochaine, ni plus tard, alors préparer celui de quelqu’un d’autre, ça lui paraît très loin. Elle se surprend à regarder la flamme du gaz sous la casserole, bleue et stable, qui chauffe patiemment. Sa mère se lève pour mettre la table, pose une assiette devant elle, effleure son épaule au passage. « On n’est pas obligés de rester toute la soirée, tu sais. Tu peux juste venir voir, aider un peu, et si tu t’ennuies vraiment, on rentre. » Léa ne répond pas tout de suite. Elle pense à ses amis qui parlent déjà de sorties, de séries à rattraper, de grasses matinées. Entre deux notifications, l’idée de cette veillée lui semble décalée, presque anachronique. Mais elle sent aussi, sans vouloir se l’avouer, une petite curiosité, comme une question qui commence à gratter : et si ce n’était pas seulement un “truc de vieux” ?
Discussion au lycée
Le lendemain, la chaleur s’est déjà installée dans la cour du lycée, même si la cloche de la récré vient à peine de sonner. Les élèves se déversent hors des salles comme une vague bruyante, certains se dirigent vers le distributeur, d’autres vers les bancs à l’ombre des quelques arbres. Léa retrouve Malik près du portail, là où ils se donnent toujours rendez-vous. Il a posé son sac par terre et joue avec le zip de sa veste, l’air un peu agité. « Alors, t’as survécu au contrôle de maths ? » lance-t-il en la voyant arriver. Léa fait une grimace qui suffit comme réponse. Ils s’installent sur un banc en métal, tiède au contact, et regardent les groupes se former autour d’eux. Une bande de garçons se met à jongler avec un ballon, deux filles se prennent en selfie en riant. L’année touche à sa fin, et tout le monde semble déjà un peu ailleurs, dans un entre-deux où les notes comptent encore, mais où les esprits sont déjà en vacances. Léa sent la fatigue de la veille lui retomber dessus, mais aussi la phrase de son père qui revient, comme un écho discret. Elle hésite à en parler, ne sait pas trop par où commencer. Finalement, c’est Malik qui ouvre le sujet sans le vouloir, en lui demandant ce qu’elle fait le week-end prochain.

« Mes parents veulent qu’on aille à une veillée pour la Saint-Jean, tu sais, avec un feu et tout le folklore », lâche-t-elle finalement, mi-ironique, mi-sérieuse. Malik tourne la tête vers elle, intrigué. « Une veillée ? Genre, prière, bougies, tout ça ? » Il mime un geste solennel avec les mains jointes, puis éclate de rire. « Ça commence par une messe, je crois, puis ils font un feu dans la cour de la paroisse », précise Léa, un peu sur la défensive. Elle se rend compte que, dit comme ça, ça sonne effectivement vieux jeu. Malik hausse les épaules. « Si ça te saoule, t’as qu’à pas y aller. C’est ta vie, non ? On n’est pas obligés de faire tout ce que nos parents veulent. » Sa phrase la pique un peu, parce qu’elle sait qu’il a raison sur le principe, mais qu’en même temps ce n’est pas si simple. Elle pense aux disputes qui éclatent parfois à la maison pour des histoires de sorties ou d’horaires, et elle n’a pas envie d’ajouter un conflit de plus alors que tout le monde est déjà fatigué. « Ouais, mais si je dis non, ils vont être déçus, et puis… je sais pas. C’est pas comme si c’était horrible non plus. » Elle entend la tiédeur de sa propre réponse et ça l’agace. Elle aimerait avoir une position claire, tranchée, au lieu de flotter entre les deux.
Malik la regarde un moment, puis se penche en arrière, les mains derrière la tête. « Franchement, moi je comprends pas trop pourquoi tu tiens encore à tout ça. Ton Dieu, la Bible, les veillées… On peut très bien chercher ce qu’on veut faire de sa vie sans passer par là. » Il ne dit pas ça méchamment, plutôt avec une curiosité un peu provocatrice. Léa sent une gêne monter en elle, parce qu’elle n’a pas de réponse prête. Elle ne sait pas expliquer pourquoi, malgré ses soupirs et ses critiques, elle continue d’aller à la messe de temps en temps, d’accepter les propositions d’aumônerie, de garder un petit crucifix dans une boîte au fond de son tiroir. Elle se contente de hausser les épaules, les yeux fixés sur ses baskets. À ce moment-là, son téléphone vibre. Une notification du groupe d’aumônerie apparaît : « Besoin de volontaires pour préparer la veillée de la Saint-Jean : installation des bancs, déco, accueil. Qui est partant ? » Elle hésite à effacer le message sans répondre, mais son doigt reste suspendu au-dessus de l’écran. Quelque chose en elle résiste à l’idée de simplement ignorer l’invitation. Malik, curieux, se penche pour lire. « Ah ouais, ils te lâchent pas, eux. » Il sourit, mais Léa, elle, sent que la question est plus profonde : est-ce qu’elle veut juste subir, ou est-ce qu’elle ose choisir, même si elle n’est pas sûre de tout comprendre ?
Préparer le feu
La cour derrière l’église ressemble à un petit îlot tranquille au milieu des immeubles. Un vieux mur de pierre, un carré d’herbe un peu jauni par le soleil, quelques arbres qui projettent des ombres irrégulières sur le sol. En ce début de soirée, le ciel est encore clair, mais la lumière commence à devenir plus douce. Léa franchit le portail en fer avec un léger nœud au ventre. Elle a finalement répondu « ok » au message de l’aumônerie, presque sur un coup de tête, sans trop savoir pourquoi. Autour d’elle, quelques jeunes sont déjà là, en train de déplacer des bancs en bois, de dérouler des guirlandes de lumière. On entend des rires, le grincement des chaises traînées sur le gravier, le claquement d’une porte qui s’ouvre sur la salle paroissiale. Claire, l’animatrice, agite la main en la voyant arriver. « Ah, super, Léa, tu tombes bien ! On a encore besoin de bras pour installer les bancs près du futur feu. » Léa hoche la tête, pose son sac près d’un arbre et se met au travail. Le bois pour le bûcher est entassé au centre de la cour, formant une sorte de pyramide un peu bancale qui sent la résine et la poussière. Elle attrape un banc avec un autre garçon, sent le poids dans ses bras, la rugosité du bois sous ses doigts. Le fait de bouger, de porter, de placer les choses lui fait du bien, comme si son corps rattrapait enfin son esprit resté trop longtemps assis en classe.

Après quelques allers-retours, Claire rassemble le petit groupe près du tas de bois. Elle a les joues légèrement rouges d’avoir couru partout, mais ses yeux pétillent. « Bon, je vous explique vite fait : ce feu, ce n’est pas juste pour faire joli. Dans la tradition, il rappelle que Jean-Baptiste n’était pas la lumière, mais qu’il était là pour la montrer, pour dire : “Il faut qu’il grandisse et que moi je diminue.” » Elle marque une pause, laisse les mots flotter un instant. Léa sent quelque chose se serrer en elle à cette idée de laisser grandir quelqu’un d’autre, de ne pas être le centre. Claire reprend, plus légère : « Et ce soir, grâce à vous, ce sera un endroit où des gens pourront se poser, parler, peut-être se poser des questions qu’ils n’ont jamais osé formuler. Donc merci d’être là. » Elle distribue ensuite les tâches : guirlandes à finir d’accrocher, bougies à disposer sur les tables, gobelets à sortir. Léa se retrouve à dérouler un câble de lumière avec Ana, la jeune femme qu’elle a déjà aperçue plusieurs fois à la paroisse sans vraiment lui parler. De près, Ana a un regard calme, un peu timide, mais déterminé. Ses mains sont sûres quand elle accroche la guirlande à un crochet, comme si elle savait exactement ce qu’elle faisait, même si ce n’est qu’une déco.
« Tu viens souvent aider ici ? » demande Léa, plus pour combler le silence que par vraie curiosité, au départ. Ana sourit. « Pas tant que ça. Mais en ce moment, oui, un peu plus. Je me prépare à être baptisée dimanche, alors j’ai envie de m’impliquer. » Léa s’arrête un instant, surprise. Elle avait entendu parler vaguement d’une adulte qui allait être baptisée, mais elle n’avait pas fait le lien. « Tu te fais baptiser maintenant ? À ton âge ? » Ana hoche la tête, sans se vexer. « Oui. J’ai découvert petit à petit que je voulais suivre Jésus, alors j’ai demandé. Ça m’a pris du temps de me décider, mais maintenant, c’est clair. » Elle dit ça simplement, comme si elle annonçait un déménagement ou un nouveau travail, mais Léa sent le poids de ces mots. Elle imagine ce que ça doit être, de choisir quelque chose d’aussi fort à l’âge adulte, devant tout le monde, sans pouvoir se cacher derrière les décisions des parents. Elle se demande comment on sait que c’est le bon moment, la bonne route. Elles finissent d’accrocher la guirlande, qui dessine maintenant une ligne de petites ampoules au-dessus du futur feu. Quand Ana s’éloigne pour aller chercher d’autres chaises, Léa reste un instant immobile, le regard perdu dans les branches des arbres. Elle se dit que, pour certaines personnes, croire n’est pas juste une habitude héritée, mais un choix qui change tout. Et ça la trouble plus qu’elle ne veut bien l’admettre.
La Parole au cœur de la nuit
La nuit est tombée doucement sur la ville, et l’église se dresse comme une île de lumière au milieu des façades sombres. À l’intérieur, l’air est légèrement plus frais que dehors, et une odeur de cire flotte, mêlée à celle du bois ancien des bancs. Des bougies ont été disposées le long de l’allée centrale, dessinant un chemin de petites flammes jusqu’au chœur. Léa s’installe vers le milieu de l’église, assez loin pour se fondre dans l’assemblée, assez près pour voir ce qui se passe. Autour d’elle, des familles, des personnes âgées, quelques jeunes qu’elle reconnaît de l’aumônerie. Ana est assise deux rangs devant, le dos droit, les mains croisées sur ses genoux. On entend encore, au loin, des bruits de voitures, mais ici, ils semblent étouffés, comme si les murs gardaient un peu du silence de ceux qui ont prié avant. Léa regarde le jeu des ombres sur les voûtes, la manière dont la lumière des bougies tremble sur les statues. Elle se sent à la fois à sa place et un peu étrangère, comme si elle entrait dans une histoire qui avait commencé bien avant elle. Quand le lecteur s’avance vers le lutrin, un léger froissement parcourt l’assemblée, les corps se redressent, les chuchotements cessent. Léa sent son cœur battre un peu plus vite, sans savoir pourquoi, comme si quelque chose allait la concerner directement.

La voix du lecteur résonne, claire, dans le micro. Il lit le passage de l’Évangile qui raconte la naissance de Jean, le silence de son père, la joie de ceux qui découvrent que cet enfant aura une mission particulière. Léa ne retient pas tous les détails, mais certains mots s’accrochent : la surprise, la peur de ne pas être à la hauteur, les questions sur ce que deviendra cet enfant. Elle pense à Zacharie, à son doute, à ce moment où il se retrouve muet parce qu’il n’a pas cru. Elle se demande ce que ça ferait, à elle, de ne plus pouvoir parler, de garder pour soi toutes les questions, les colères, les envies de crier. Elle, au contraire, a parfois l’impression de trop parler, de se plaindre sans arrêt, de ne pas savoir se taire quand il le faudrait. Quand le lecteur arrive à la phrase où l’on se demande « Que sera donc cet enfant ? », Léa sent un frisson lui parcourir le dos. Elle se surprend à appliquer cette question à elle-même : que sera donc cette ado qui ne sait pas ce qu’elle veut faire plus tard, qui se sent parfois transparente au milieu de la foule du lycée, qui a l’impression de ne rien avoir de spécial à offrir ? Elle regarde ses mains posées sur ses genoux, se demande si, quelque part, il y a déjà écrit quelque chose sur sa vie, ou si tout est encore à inventer.
Plus tard, un temps de silence est proposé. Les lumières sont encore plus tamisées, seules les bougies et quelques projecteurs doux éclairent le chœur. On entend le froissement discret d’un manteau, un toussotement au fond, puis plus rien. Léa ferme les yeux, presque malgré elle. Les paroles entendues se mélangent à ses propres pensées. Elle se revoit dans la cuisine, la veille, à rouler des yeux quand son père parlait de préparer un chemin. Maintenant, cette idée la poursuit : et si, sans qu’elle le sache, quelque chose se préparait en elle ? Elle pense à Ana, à son choix de se faire baptiser, à la clarté qui semblait se dégager de son visage quand elle en parlait. Elle pense aussi à Malik, à ses remarques sur la liberté, sur le fait de décider par soi-même. Entre ces deux pôles, elle se sent tiraillée, comme si on lui demandait de choisir une équipe. Dans le silence, pourtant, elle ne sent pas une pression, mais plutôt une invitation floue, comme une porte entrouverte. Elle n’ose pas la pousser, pas encore. Quand le chant qui suit le silence commence doucement, elle rouvre les yeux. Les visages autour d’elle semblent plus apaisés. Elle se demande si, pour eux, tout est aussi clair que pour Ana, ou si chacun cache ses propres doutes derrière des gestes qu’il connaît par cœur.
Le feu et les confidences
Dehors, la nuit est maintenant bien installée, et la cour de la paroisse a changé d’allure. Le bûcher qui semblait inerte tout à l’heure est devenu un grand feu vivant, les flammes dansent et projettent des reflets orangés sur les visages rassemblés autour. Les guirlandes de lumière accrochées plus tôt dessinent un halo doux au-dessus de la scène, comme un ciel étoilé de rechange. On entend des chants, portés par quelques guitares, mais aussi des conversations plus discrètes en petits groupes. L’air sent le bois brûlé et un peu la fumée qui s’accroche aux vêtements. Léa se tient d’abord dans le cercle principal, à côté de Claire et de deux autres filles de l’aumônerie. Elle regarde les étincelles monter vers le ciel noir, et se surprend à trouver ça beau, presque hypnotisant. Les paroles entendues dans l’église continuent de tourner en elle, se mêlant au crépitement du feu. Elle aperçoit Ana de l’autre côté, en train de discuter avec un couple plus âgé, le visage éclairé par les flammes. Il y a sur ses traits une sorte de paix que Léa envie sans comprendre d’où elle vient. À un moment, elle sent une présence à côté d’elle et reconnaît la silhouette de Malik, un peu en retrait, les mains dans les poches, l’air mi-gêné mi-curieux. Elle ne l’avait pas vu arriver, et son cœur fait un petit bond, partagé entre la surprise et la joie de le voir là.

« Tu fais quoi ici ? » chuchote-t-elle, mi-amusée. Malik hausse les épaules, regarde ailleurs. « J’étais dans le coin, et puis… je voulais voir à quoi ça ressemble, ton fameux feu. » Il essaie de garder un ton détaché, mais Léa devine qu’il s’est quand même posé des questions avant de venir. Ils restent un moment silencieux, côte à côte, à regarder les flammes qui montent. Le chant se termine, les guitares se taisent, et le brouhaha des discussions reprend. Claire propose des boissons chaudes sur une table à l’écart, certains vont se servir, d’autres s’éloignent un peu pour parler plus tranquillement. Léa sent qu’elle a envie de profiter de la présence de Malik pour dire ce qu’elle garde d’habitude pour elle. Elle lui fait signe de la suivre vers un coin un peu plus sombre de la cour, où la lumière du feu arrive encore, mais plus douce. Ils s’assoient sur un banc qu’ils ont eux-mêmes déplacé quelques heures plus tôt. De là, ils voient le feu de profil, comme un spectacle dont ils seraient les spectateurs privilégiés. Les flammes se reflètent dans les yeux de Malik, qui semble plus sérieux que d’habitude. Il joue avec la fermeture de sa veste, signe qu’il est un peu nerveux lui aussi.
« Tu sais, tout à l’heure, pendant la lecture, ils parlaient de ce Jean qui prépare un chemin pour quelqu’un d’autre », commence Léa, en fixant le feu plutôt que le visage de Malik. « Et je me suis demandé si, moi, j’avais aussi un truc comme ça à faire. Pas forcément un truc énorme, mais… je sais pas, une manière d’ouvrir la route pour quelqu’un, d’être un peu plus vraie. » Elle hésite, cherche ses mots. « Parfois, j’ai l’impression que Dieu pourrait me parler à travers tout ça, mais je ne sais pas bien entendre. » Le mot lui échappe, plus vite qu’elle ne l’aurait voulu. Malik ne se moque pas. Il reste silencieux un moment, puis soupire. « Tu crois que c’est plus simple quand on croit ? Parce que moi, l’avenir, ça me fait flipper. Mes parents me répètent que je dois bien travailler, trouver un bon métier, mais moi, je ne sais même pas ce que j’aime vraiment. J’ai peur de me planter, de décevoir tout le monde. » Sa voix est plus basse que d’habitude, sans blague pour alléger. Léa tourne enfin la tête vers lui. Elle découvre dans ses yeux une vulnérabilité qu’elle n’avait jamais vue. Le feu crépite, comme pour ponctuer leurs confidences. Un silence s’installe, mais ce n’est pas un silence gêné. C’est plutôt un espace où leurs peurs peuvent exister côte à côte, sans jugement. Léa se dit que, peut-être, préparer un chemin, pour elle, commence par écouter vraiment ce que son ami ose lui confier ce soir.
Le baptême d’Ana
Le dimanche suivant, la lumière entre à flots par les vitraux de l’église. Contrairement à la veillée, tout est plus clair, plus net : les bancs bien alignés, les bouquets de fleurs blanches près de l’autel, les enfants qui gigotent dans l’allée, tirant sur la manche de leurs parents. Léa s’assoit avec ses parents sur le côté, à mi-chemin entre le fond et le chœur. Elle sent encore, dans ses cheveux, une légère odeur de fumée du feu de la Saint-Jean, comme un souvenir accroché. Devant, près du baptistère, Ana est debout avec une marraine et un parrain, tous les trois un peu raides dans leurs habits du dimanche. Ana porte une robe simple, claire, qui contraste avec ses cheveux sombres. Ses mains sont serrées l’une contre l’autre, mais son visage ne trahit pas de panique, plutôt une sorte de concentration intense. Léa ne peut pas s’empêcher de la regarder souvent, comme si elle assistait à une scène de film qu’elle ne veut pas rater. Elle se souvient de leur conversation en préparant la veillée, de la manière calme dont Ana avait parlé de son choix. Maintenant, tout prend une autre dimension : ce n’est plus seulement des mots, c’est un geste concret, visible, devant tout le monde. La messe commence, les chants s’élèvent, mais Léa a du mal à se concentrer sur les paroles. Son attention revient toujours à ce coin de l’église où l’eau luit dans la cuve du baptistère.

Quand vient le moment du baptême, un mouvement parcourt l’assemblée. Les têtes se tournent vers le fond, certains se lèvent un peu pour mieux voir. Le prêtre s’avance, souriant, vers le baptistère. Sa voix prend un ton plus solennel, mais reste chaleureuse. Léa entend distinctement la formule : « Ana, je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit », pendant que l’eau coule sur les cheveux d’Ana, qui ferme les yeux. Une goutte roule le long de sa joue, comme une larme, mais son sourire s’élargit. Léa sent sa gorge se serrer, sans vraiment savoir pourquoi. Elle se rappelle vaguement des photos de son propre baptême, bébé en robe blanche dans les bras de sa mère, mais elle n’en garde aucun souvenir. Pour elle, c’est surtout une histoire racontée, un événement qu’elle n’a pas choisi. En regardant Ana, elle découvre ce que cela peut être quand on dit « oui » en conscience, avec toute sa vie derrière soi et devant soi. Elle se demande ce que ça ferait de redire ce « oui » aujourd’hui, à quinze ans, avec ses doutes, ses peurs, ses envies. Est-ce que ça changerait quelque chose à sa manière de vivre le lycée, ses amitiés, ses choix ? Ou est-ce que tout resterait pareil, juste avec une couche de plus à gérer ?
Après le baptême, le prêtre prend quelques instants pour s’adresser à l’assemblée. Il parle du baptême comme d’une naissance nouvelle, d’un passage, d’un début plus que d’une fin. Il rappelle aussi que, dans l’Évangile, un homme baptisait dans le Jourdain pour préparer les cœurs à accueillir une présence plus grande que lui. Léa écoute à moitié, mais cette idée de préparation revient encore et encore. Elle regarde Ana, qui retourne à sa place, un cierge allumé à la main, entourée par ses proches. Son visage rayonne d’une joie tranquille, comme si quelque chose s’était mis en place à l’intérieur. Léa ressent un mélange étrange d’émotion et de jalousie. Elle se réjouit pour Ana, sincèrement, mais au fond, elle se demande pourquoi, pour elle, tout semble toujours flou. Elle a l’impression de marcher dans un brouillard où les contours de sa vie future ne se dessinent pas. Elle se surprend à envier cette sensation de certitude que semble avoir Ana, ce moment où l’on sait que l’on est exactement à l’endroit où l’on doit être. En sortant de l’église, la lumière du jour l’éblouit un instant. Ses parents parlent de la beauté de la cérémonie, de la joie d’Ana. Léa, elle, garde le silence, encore habitée par l’image de l’eau qui coule et du sourire d’Ana, comme un écho qui ne veut pas s’éteindre.
Préparer son propre chemin
La fin de journée tombe sur la ville, et la chambre de Léa se remplit d’une lumière bleutée qui passe entre les immeubles. La fenêtre est entrouverte, laissant entrer un peu de fraîcheur et les bruits étouffés de la rue : un bus qui freine, des voix qui se croisent, un chien qui aboie au loin. Sur le bureau, les cahiers sont enfin rangés en piles approximatives, les stylos regroupés dans un pot. À côté de sa lampe, un petit Nouveau Testament qu’elle a reçu pour la veillée repose, encore presque neuf, et un carnet à la couverture un peu abîmée attend, ouvert à une page blanche. Léa s’assoit sur sa chaise, les jambes croisées, et regarde un moment la page vide. Elle repense à tout ce qui s’est enchaîné ces derniers jours : la conversation dans la cuisine, les discussions avec Malik, la préparation du feu, la veillée, le silence dans l’église, le feu et leurs confidences, puis le baptême d’Ana. Ça fait beaucoup pour une seule semaine, comme si quelqu’un avait pris sa vie et avait augmenté le volume de tout ce qui la traversait. Elle se sent fatiguée, mais d’une fatigue différente de celle des contrôles : une fatigue pleine de questions, qui ne demande pas seulement du sommeil, mais une réponse, ou au moins un début de réponse.

Elle prend le stylo, le repose, le reprend. Par où commencer ? Elle se souvient d’une phrase entendue pendant la veillée : que chacun a sa manière à lui de préparer un chemin, pas forcément en faisant de grandes choses, mais en vivant autrement les petites. L’idée lui trotte dans la tête. Alors, elle décide d’écrire sans trop réfléchir, comme on vide un sac. Les mots se mettent à couler : « À la rentrée, j’aimerais arrêter de faire semblant que tout m’est égal. J’aimerais oser défendre cette fille de ma classe que tout le monde critique dans son dos. J’aimerais arrêter de dire oui à tout pour ne pas déplaire, et apprendre à dire non quand quelque chose ne me semble pas juste. J’aimerais prendre un moment chaque semaine pour faire le point, au lieu de me laisser avaler par le bruit. » Elle s’interrompt, relit ce qu’elle vient d’écrire. Ça lui paraît à la fois ambitieux et très simple. Rien de spectaculaire, pas de mission héroïque, mais des petits déplacements qui, mis bout à bout, pourraient changer sa manière d’être. Elle se demande si ce n’est pas déjà une façon de préparer un chemin, au moins pour elle-même, et peut-être aussi pour ceux qui l’entourent.
Son regard glisse vers le petit Nouveau Testament. Elle l’ouvre au hasard, tombe sur un passage qu’elle ne lit pas en entier, mais dont elle retient quelques mots sur un homme qui crie dans le désert pour préparer une route. Elle referme doucement le livre, pose la main sur la couverture, et laisse monter en elle une phrase qu’elle n’a pas prononcée depuis longtemps : « Jésus, je ne sais pas très bien comment te parler, mais aide-moi à préparer mon cœur et ma vie comme tu veux. » Les mots lui semblent un peu maladroits, presque enfantins, mais ils sont vrais, et ça suffit. Elle reste un moment ainsi, la main posée sur le livre, les yeux fermés, à écouter le bruit lointain de la ville qui continue de vivre dehors. Elle ne reçoit pas de réponse spectaculaire, pas de voix qui lui dicte ce qu’elle doit faire, mais elle sent une paix discrète s’installer, comme si quelqu’un venait s’asseoir à côté d’elle dans le silence. Quand elle rouvre les yeux, la page de son carnet lui paraît moins intimidante. Elle ajoute une dernière phrase : « Je ne sais pas encore où mène le chemin, mais je veux au moins commencer à marcher. » En refermant le carnet, elle se sent un peu plus légère. L’avenir reste flou, le lycée n’a pas disparu, les questions non plus. Mais au milieu de tout ça, une petite certitude s’est allumée, comme une braise qui ne demande qu’à grandir : elle n’est pas seule pour chercher sa place, et chaque choix, même discret, peut devenir une manière de laisser la lumière passer.




